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Archive for the ‘Sur le fond’ Category

Les mots agricoles

agriculture-chimiqueJe me présente depuis longtemps comme un « paysan ». Dans mon ancienne vie professionnelle, je prenais un malin plaisir à glisser cela au beau milieu d’un séminaire pointu sur la high-tech. Je jouais consciemment sur le décalage entre la perception plutôt péjorative du « paysan » par l’assistance (un rustre, un balourd, un « bouseux ») et ma propre définition : un gars du « pays », attaché aux valeurs de la terre. Le mot « paysan » a quelque chose de flatteur pour moi ; je garde une image d’enfance des vieux paysans, qui incarnent une forme de sagesse. Mais ma définition du mot « paysan » n’est pas juste ; elle est biaisée et j’utilisais ce biais pour détendre l’atmosphère en séminaire tout en me flattant intérieurement.

Le temps ne nous permettant pas d’avancer sur les travaux de la maison, je vous propose, au travers de ces quelques lignes, de regarder d’autres mots agricoles, avec curiosité.

Phytosanitaire

La définition du Larousse donne : « Qui concerne la préservation de la santé des végétaux », de phyto- (grec phyton, « végétal ») et sanitaire (« qui a rapport avec la santé »). Les produits phytosanitaires sont donc censés préserver la santé des végétaux. En y regardant de plus près, les produits phytosanitaires sont classés en plusieurs catégories : herbicides, insecticides, acaricides, fongicides, nématicides, molluscicides, rodenticides. Ce sont tous des « -cides », du latin caedere : « tuer ». Surprenant : comment peut-on préserver la santé en tuant ? Comment peut-on préserver la santé des végétaux, dont font partie les herbes  par exemple, avec des herbicides (qui tuent l’herbe) ? Pour prendre un exemple concret, le célèbre Roundup est un herbicide « non sélectif », un « herbicide total », c’est-à-dire qu’il tue tous les végétaux sur lesquels il est appliqué. Et pourtant, il s’agit bien d’un produit dit « phytosanitaire », c’est-à-dire qui est censé concerner la préservation de la santé des végétaux…

Notice BASF Springbok

Extrait de la notice BASF Springbok (herbicide colza)

Il s’agit là d’un non-sens évident : le mot phytosanitaire, pour désigner ces produits, est pour le moins inadapté ; il s’agit même d’un contresens. Pour décrire ces produits en se rapprochant de la réalité, nous pourrions utiliser par exemple le mot phytocide : « qui tue le végétal ». Bien évidemment, le Roundup est phytocide. Tous les herbicides sont par définition phytocides. Nous pourrions dire de même des fongicides, qui tuent les champignons. Que serait en effet le monde végétal (dans son sens large, par opposition au monde animal ou minéral) sans les champignons, que tuent les fongicides ? Nous pouvons même aller plus loin avec toutes les autres catégories, dans la mesure ou un insecticide par exemple va détruire des insectes, comme les abeilles ou des insectes fondamentaux de la microbiologie des sols (nématodes, arthropodes, lombrics, etc.), mettant ainsi en péril les végétaux à plus ou moins court terme. Un insecticide peut donc être aussi considéré comme un phytocide lent, et entrer ainsi dans la catégorie des produits phytocides.

Agriculture conventionnelle

D’après le Larousse, le premier sens de « conventionnel » est « qui résulte d’une convention ». Allons voir ce que signifie « convention » : « accord, pacte, contrat entre deux ou plusieurs personnes  (physiques, morales, publiques) ». C’est une possibilité : plusieurs personnes ont signé un accord, un contrat qui définit ce qu’il y a dans l’agriculture « conventionnelle ». Pourquoi pas ; mais quel est donc ce contrat ? Une autre définition de « convention » est : « ce qu’il convient d’admettre ». Que convient-il d’admettre exactement ? Tout cela n’est pas encore très clair. Revenons alors à « conventionnel », qui a un deuxième sens : « [milit.] armes conventionnelles : autres que nucléaires, biologiques et chimiques ». Même si cette définition est intéressante, nous sommes de nouveau face à une impasse, car l’agriculture « conventionnelle » fait usage de produits chimiques : produits « phytosanitaires » et engrais de synthèse notamment.

Notice Monsanto Latitude

Extrait de la notice Monsanto Latitude (fongicide)

Je ne comprends donc pas vraiment ce que signifie « agriculture conventionnelle » ; y aurait-il un autre adjectif plus clair qui pourrait définir cette pratique agricole ? Ou, pour poser la question autrement, qu’est-ce qui permettrait de différencier l’agriculture « conventionnelle » de l’agriculture « biologique » ou « agroécologie » ou même « permaculture » par exemple ? Ce qui me vient immédiatement en tête, c’est l’utilisation ou non d’intrants artificiels : engrais de synthèse et produits « phytosanitaires ». Nous pourrions donc nommer cette pratique agricole « agriculture artificielle ». Mais cela ne reflète pas le travail quotidien, très réel des agriculteurs ; c’est péjoratif, voire insultant. Autre piste : ces intrants sont tous des produits chimiques. Nous pourrions donc dire que l’agriculture « conventionnelle » s’oppose à l’agriculture « biologique », à l’agroécologie ou à la permaculture par l’utilisation de produits chimiques. Nous pourrions peut-être appeler cette pratique agricole une « agriculture chimique » ? Même si ce terme peut paraître un peu violent, il est plus proche de la réalité que « conventionnel » et a l’avantage de pouvoir distinguer clairement les différents types d’agriculture.

Agriculture biologique

Le Larousse définit « biologique » par « relatif à la biologie ». Et le mot « biologie » est défini par « Science de la vie, des êtres vivants ». Eh bien ça ne m’en dit pas beaucoup sur la spécificité de l’agriculture « biologique ». Une autre définition est « propre à l’état vivant ». Ça ne m’avance pas plus. Cherchons ailleurs.

L’agriculture est apparue il y a plus de dix mille ans, lors de la révolution néolithique, au proche-orient. Depuis plus de 10 000 ans, les Hommes cultivent leurs terres, font des récoltes, gèrent les semences. Les engrais de synthèse et autres produits « phytosanitaires », quant à eux, ne sont arrivés massivement en Europe que dans les années 1960, même s’ils ont été conçus après-guerre. Au pire, cela ne fait que 70 ans que nous utilisons des produits chimiques dans l’agriculture. 70 ans sur 10 000 ans. Depuis 9930 ans, les Hommes cultivent sans aucun produit chimique. Le bio, une mode ? En y regardant de plus près, la mode ne serait-elle pas plutôt l’agriculture chimique ? Passons.

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Mais alors quel adjectif pour définir cette agriculture ancestrale, historique, qui n’utilise pas d’intrants artificiels ? Comment traiter la spécificité des OGMs ? Le mot qui me vient immédiatement, et qui englobe tout cela, est « naturel ».  Même si l’agriculture fait par définition intervenir l’humain, mécanisé ou pas, on peut facilement différencier le mode d’intervention de l’humain : est-ce qu’on injecte quelque chose d’artificiel (n’existant pas à l’état naturel) dans la terre ou le végétal, ou pas ? Oui, l’agriculture « biologique » est en fait une agriculture naturelle, qui bannit les produits et plantes artificiels, qu’ils soient de nature chimique ou génétiquement modifiés en laboratoire.

Agriculture raisonnée

Le Larousse (Pierre Larousse était Poyaudin, d’où mes références incessantes ;-)) définit « raisonné » par : « qui s’appuie sur le raisonnement, fondé sur des preuves, des raisons ». Notons au passage que cette pratique agricole qui consiste notamment à limiter l’utilisation de produits chimiques est qualifiée de « raisonnée » et non pas « raisonnable » (« qui pense selon la raison, le bon sens »), ce qui donne une nuance très claire ;-).

Je me demande par contre quel raisonnement peut nous pousser à utiliser des produits chimiques pour nous cultiver notre nourriture. Tous ces produits chimiques, sans exception, sont toxiques. Il suffit de consulter les étiquettes de ces produits (cf. les extraits postés dans cet article monsanto, syngenta, basf par exemple) pour s’en convaincre. Je ne vous fais pas profiter d’un scoop mondial en écrivant cela : c’est un fait établi depuis des années, clairement documenté par le ministère de l’agriculture ou le ministère du travail par exemple. Quel « raisonnement » peut nous conduire à utiliser des produits toxiques pour nous nourrir ? Je ne comprends pas le sens.

Heureusement, le ministère de l’agriculture, par le décret n° 2002-631 du 25 avril 2002, définit ce qu’est l’agriculture « raisonnée ». Ce décret est très intéressant à lire ; cependant, ni ce décret ni les arrêtés modificatifs du 20 avril 2005 et du 5 février 2007 ne définissent aucun seuil d’utilisation de produits chimiques qui permette de distinguer l’agriculture « conventionnelle » de l’agriculture « raisonnée ». Ils imposent seulement le respect des doses préconisées par le fabricant. Dire que l’agriculture raisonnée utilise moins de produits phytosanitaires que l’agriculture conventionnelle est donc au minimum une erreur et au pire un mensonge, sauf s’il est couramment admis que les agriculteurs conventionnels dépassaient les doses prescrites par les fabricants, ce que je n’ose imaginer. S’il est facile, à l’aide de ces décrets, de différencier l’agriculture « irraisonnée » de l’agriculture « raisonnée », il est impossible de différencier l’agriculture « conventionnelle » de l’agriculture « raisonnée » en terme d’utilisation d’intrants chimiques. Il est donc clair que l’agriculture « raisonnée » est une autre forme d’agriculture chimique, de même que l’agroécologie est une autre forme d’agriculture naturelle.

Je pourrais continuer pendant encore quelques pages, tant il y a à dire : les « paysans » devenus « agriculteurs », puis « exploitants agricoles », et maintenant « techniciens du vivant » dans certains textes. Les produits « phytosanitaires » sont déjà en train de se transformer en produits « phytopharmaceutiques », ce qui n’est pas sans intérêt vu que cet adjectif permet de souligner les liens entre ces fabricants et les labos pharmaceutiques (Bayer, Syngenta (ex-groupe Novartis), etc.)… 😉

Conclusion

Ce petit plongeon hivernal dans la sémantique agricole a été pour moi très instructif !

 Ma première conclusion est que nous n’utilisons pas les bons mots pour définir les pratiques agricoles. OK, et alors ? Et alors, une phrase du type « Seulement 3% des terres agricoles françaises sont cultivées selon les principes de l’agriculture biologique, qui bannit l’utilisation de produits phytosanitaires. Le reste est cultivé soit en agriculture conventionnelle, soit en agriculture raisonnée » prend un tout autre sens lorsqu’on utilise les bons mots : « Seulement 3% des terres agricoles françaises sont cultivées selon les principes de l’agriculture naturelle, qui bannit l’utilisation de produits phytocides. Le reste est cultivé en agriculture chimique. »

Ma deuxième conclusion appelle des questions :

  • ne serait-il pas plus juste d’avoir un étiquetage « produits issus de l’agriculture chimique » plutôt que « produits issus de l’agriculture biologique » ?
  • pourquoi les agriculteurs « bio » doivent-ils payer une certification « bio », un label « bio » alors qu’ils utilisent des méthodes naturelles ? Ne serait-il pas plus juste de faire payer l’agriculture chimique, responsable de la majorité des pollutions de l’eau (88,7% des contaminations azotées et 95% des contaminations liées aux pesticides, selon le Commissariat Général au Développement Durable) ?

Ma troisième conclusion est que je trouve tous ces jeux de mots très dommageables à la profession agricole ; si dès le départ on avait dit clairement en quoi consistait la « révolution verte », je pense qu’un grand nombre d’agriculteurs n’aurait pas adhéré à ses principes. Les agriculteurs sont pour la plupart amoureux de leur métier, qui est un métier on ne peut plus magnifique consistant à répondre à un besoin primaire de l’humanité : se nourrir. C’est un métier tout aussi beau et tout aussi louable que médecin, à mes yeux. Je fais parfois un parallèle entre les pratiquants d’une agriculture chimique et les fumeurs : ils sont pris au piège dans un système pervers qui les rend complètement dépendants. Et dans les 2 cas, ils en sont les premières victimes, à titre individuel et familial. Victimes dans les 2 cas d’un système que nous autorisons, voire même que nous encourageons à l’aide de subventions dans le cas de l’agriculture chimique.

Ma dernière conclusion est qu’il se pourrait bien que certains « maux agricoles » soient amplifiés par les « mots agricoles ». Si nous utilisions des mots plus adaptés, plus proches de la réalité, dénués de contresens pour désigner ce qui nous nourrit, gageons qu’une grande partie de la population changerait ses habitudes alimentaires très rapidement.

Pari tenu ?

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euro3 (Custom)La question est simple, basique, presque triviale : combien ça coûte, l’électricité ? A l’heure où la précarité énergétique augmente, à une époque où nous devons faire des choix énergétiques qui nous permettront de garantir une transition énergétique en douceur afin de construire l’ère après-pétrole, cette question est légitime. Elle est simple, légitime, mais pourtant elle n’a pas de réponse. Ou plutôt, cette question a beaucoup de réponses.

Ces dernières années, j’ai lu et entendu presque partout que l’électricité d’origine photovoltaïque ou même éolienne était plus chère que l’électricité d’origine nucléaire ; cet argument est même généralisé à toutes les énergies renouvelables. Alors je cherche à comprendre ; je cherche à comprendre comment une hélice que le vent (gratuit) fait tourner peut fournir de l’énergie plus chère qu’une centrale nucléaire qui met en œuvre une technologie hyper complexe qui elle-même demande des dizaines d’années d’ingénierie, des prouesses techniques incroyables, une maintenance haut de gamme et un cycle de gestion des matières premières et des déchets tout aussi complexes technologiquement – je mets volontairement de côté les risques : ce n’est pas le sujet. D’un côté, nous avons un truc simple (une hélice qui tourne avec le vent ou une plaque de silicium exposée au soleil) qui utilise de l’énergie gratuite, et de l’autre un système hyper complexe qui utilise une énergie primaire payante et génère des déchets très difficilement gérables. Comment le premier peut-il coûter plus cher que le second ? Cette question m’a conduit à me pencher sur les coûts de l’électricité d’origine nucléaire.

Le prix de l’électricité :

Le prix de l’électricité est a priori facile à obtenir : il suffit de consulter les tarifs publics des différents fournisseurs. Chez EDF, par exemple, le prix du KWh (kilowatt/heure, c’est-à-dire par exemple la quantité d’électricité nécessaire pour allumer 10 ampoules de 100W pendant 1 heure, ou bien pour faire chauffer un fer à repasser électrique pendant 30 minutes) est de 12,25 centimes d’Euros pour un abonnement permettant d’utiliser une puissance de 6KVA.

Ceci est le prix qui apparaît sur notre facture ; c’est aussi le tarif pris en compte par certains organismes d’Etat qui sont chargés d’informer les particuliers sur l’énergie (ADEME par exemple).

Graphique ADEME

Source : ADEME

Enfin, ce prix est celui utilisé pour faire des comparaisons avec le prix de l’électricité des autres pays Européens, comparaison notamment utilisée par le ministère du développement durable.

La question du coût réel :

Depuis de nombreuses années, des associations de consommateurs, des ONG, et même des élus posent la question du coût réel de l’électricité d’origine nucléaire ; il semblerait que le prix facturé par EDF ne reflète pas le coût réel (par exemple ici). Plusieurs hypothèses ont été avancées : financement indirect par les impôts (à travers le financement de la recherche par exemple), blocage artificiel du prix de l’électricité par EDF (revendication des concurrents d’EDF), non prise en compte du coût de renouvellement du parc, du coût réel de la gestion des déchets et du démantèlement des équipements, etc.

Le prix de l’électricité d’origine nucléaire est complexe à évaluer, et comporte en conséquence une part d’arbitraire. Par exemple, le CEA l’estime à 28,4€/MWh (1MWh = 1000 KWh) ; en mars 2011, la Commission de Régulation de l’Energie l’a estimé à 30,9€/MWh. Ce tarif posait des problèmes aux concurrents d’EDF vu qu’il était inférieur au prix du marché de gros de l’électricité en Europe (à peu près 50€/MWh en base en 2011) ; aussi, la loi NOME (Nouvelle Organisation du Marché de l’Electricité) a fixé les principes d’Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique (ARENH) ainsi que son prix : 40€/Mwh à partir de Juillet 2011 puis 42€/MWh depuis le 1er janvier 2012. Ce prix est le prix « officiel » de l’électricité d’origine nucléaire en France.

Mais ce tarif fixé par la loi ne répond pas aux questions de fond ; aussi en 2012, deux événements importants ont eu lieu : la Cour des Comptes a remis en Janvier 2012 son premier rapport « Les coûts de la filière électronucléaire « , et le Sénat en Juillet 2012 son rapport de « la commission d’enquête sur le coût réel de l’électricité afin d’en déterminer l’imputation aux différents agents économiques « .

Ces 2 rapports (du Sénat et de la Cour des Comptes) essaient de calculer un coût réel de production du MWh en tenant compte du plus grand nombre de paramètres possible : coût de construction, amortissement, démantèlement, coût d’approvisionnements et de traitement des combustibles, coûts de maintenance, de recherche, de retraitement et de stockage des déchets, etc.

Le rapport de la Cour des Comptes

La Cour des Comptes estime le prix brut (sans les investissements de maintenance) du MWh d’origine nucléaire à 49,5 Euros, ce qui est déjà supérieur au prix officiel (+18%). Ce prix calculé par la Cour des Comptes est minoré pour de nombreuses raisons : incapacité de chiffrer de différencier nucléaire civil et militaire avant 1957 (p.36), certaines données déclarées au titre de la recherche publique sont non exhaustives ou erronées (p.45), difficulté d’estimer les coûts de démantèlement des installations d’AREVA (p.105), du CEA (p.112), incertitudes sur l’estimation du coût d’enfouissement des déchets (p.149), non prise en compte des coûts d’assurance (p.257), etc. Autre exemple : le coût de démantèlement des centrales elles-mêmes est difficilement estimable ; l’évaluation utilisée dans le rapport estime à 18,1Md€ le coût de démantèlement des 58 réacteurs Français ; les évaluations équivalentes à l’étranger sont toutes supérieures à cette évaluation, et la moyenne est située à 35,5 Md€, soit le double de l’estimation Française la plus pessimiste.

Coût de démantèlement - cour des comptes

En intégrant les coûts du programme d’investissements de maintenance nécessaires au parc de centrales existant (dont 10% sont liées à des investissements imposés à la suite de Fukushima, cf. p.267), le coût estimé par la Cour des Comptes de l’électricité passe à 54,2€/MWh (p.283). Même si ce coût n’est pas encore répercuté sur les consommateurs, ces investissements sont déjà prévus dans les comptes d’EDF.

Le rapport du Sénat :

Le Sénat quant à lui va plus loin car il prend en compte certaines limitations du rapport de la Cour des Comptes, par exemple sur le coût du démantèlement des centrales existantes. Mais d’autres limitations (évaluation des coûts de stockage par exemple) sont toujours valides. Si on additionne tous les coûts supplémentaires (p.116-117 du rapport, ou p.6 de la synthèse du rapport), le coût total est estimé à 75,05 €/MWh. Pour rappel, ce coût est encore un coût minimal, car de nombreuses incertitudes subsistent (coût réel de la gestion des déchets par exemple)… Il faut préciser que ce coût comporte une partie virtuelle, dans la mesure où il intègre un tarif d’assurance (9,83€/MWh) qui n’a pas de réalité, vu qu’aucun assureur ou même groupement d’assureur ne peut prendre en charge le risque nucléaire dans sa globalité. Pour information, en France, le montant des indemnisations est actuellement plafonné (cf. chapitre VII-II p.240 du rapport de la Cour des Comptes) à 91,5M€ pour l’assureur et à 109,8M€ pour l’Etat. Ceci est à mettre en rapport avec le coût de la catastrophe de Fukushima (100 Milliards de $, comme rapporté ici ou ) ou avec le coût de Tchernobyl que l’AIEA estime à des « centaines de milliards de dollars, dont 235 Milliards de $ pour la Biélorussie seule ». Nous sommes donc dans un ordre de grandeur de 1 à 1000, ou 1 à 2000 pour Tchernobyl. Citons la Cour des Comptes (p.255) : « Comme précisé précédemment, les dispositifs d’indemnisation en vigueur atteignent au maximum 345 M€ [ceci comprend la part des Etats tiers, NDLR], montant évidemment insuffisant pour garantir l’indemnisation des dommages, ne serait-ce que corporels, en cas d’accident majeur. » Ce coût de 75,05€/MWh comprend donc une partie virtuelle, mais qu’il nous faut intégrer car à ce jour l’Etat (donc nous), fournissons une assurance gratuite aux exploitants. En cas de catastrophe, les Etats payent (y compris en cas de faute avérée de l’exploitant ou du constructeur) : c’est une autre leçon de Tchernobyl ou Fukushima.

Le cas des EPR :

Mais qu’en est-il de l’EPR, le réacteur « 3ème génération » ? Le coût de l’EPR Français de Flamanville, estimé en 2005 à 3 milliards d’Euros, est passé à 6 Md€ en 2011, puis à 8,5 Md€ en décembre 2012. Enel, le partenaire Italien, s’est en conséquence retiré du projet en Décembre 2012 et demande le remboursement des 613 Millions d’Euros plus les intérêts, conformément à son droit de retrait. Le cas de l’EPR Finlandais est tout aussi problématique, et ce depuis longtemps.

La cour des Comptes dans son rapport évaluait le coût de l’électricité issue de l’EPR entre 70 et 90€/MWh (p.225), et ce prix ne tenait pas compte de l’augmentation de 42% des coûts du projet intervenus après la rédaction du rapport, en décembre 2012. En estimant à 41% les coûts d’investissement dans le prix de l’électricité (cf. rapport de la Cour des Comptes p.279), cela donne une nouvelle estimation du prix de l’électricité issue de l’EPR de Flamanville entre 82 et 106€/MWh.

Voici donc en résumé :

Coût « officiel » de l’électricité d’origine nucléaire en France, loi NOME 42€/MWh
Prix de l’électricité de gros de base sur le marché (SPOT), en moyenne sur 2011 51€/MWh
Coût minimal de l’électricité d’origine nucléaire selon la Cour des Comptes (Janvier 2012) 54,2€/MWh
Coût minimal de l’électricité d’origine nucléaire selon la Commission d’enquête du Sénat (Juillet 2012) 75,05€/MWh
Coût minimal de l’électricité issue de l’EPR de Flamanville (décembre 2012), selon la Cour des Comptes, réactualisé avec le surcoût de l’EPR annoncé en Décembre 2012 Entre 82 et 106€/MWh

Conclusion :

Mon premier constat, c’est que le coût de l’électricité d’origine nucléaire est bien plus élevé (+80% hors EPR) que le tarif officiel actuel. Cette différence de prix, nous allons la payer plus ou moins directement (sur la facture ou de manière indirecte via les impôts) dans un futur plus ou moins proche. Certains tablent sur +30% des prix sur la facture d’ici 2016 par exemple ; mais ce montant est déjà clairement sous-estimé au regard des éléments révélés par les 2 rapports pré-cités… Notons aussi que les coûts du projet de recherche ITER (décrié) ne sont pas pris en compte dans ces rapports, et sont déjà financés par nos impôts. Je crois que tous les discours du type « le nucléaire permet à la France d’avoir l’électricité la moins chère d’Europe » tombent d’eux-mêmes après la lecture de ces rapports ; nous savons maintenant que le coût réel de l’électricité d’origine nucléaire est largement supérieur au prix « officiel », et que cela sera encore pire avec l’EPR, même si son budget prévisionnel de Décembre 2012 est tenu, ce qui, au vu de l’historique du projet, paraît pour le moins incertain.

Mon deuxième constat est que cette différence de prix, et indubitable hausse des tarifs, ne sont liées dans cet article qu’à l’électricité d’origine nucléaire. Nous n’avons pas parlé des investissements nécessaires pour faire évoluer le réseau de transport afin d’accueillir les énergies renouvelables décentralisées, ni du coût des énergies renouvelables elles-mêmes, qui devront avoir lieu pour que la France respecte ses engagements Européens. Oui, oui, l’énergie (y compris électrique) est rare et chère, et nous allons le constater de plus en plus clairement dans les années à venir. Encore une fois, la sobriété est la première priorité ; nous pouvons la choisir ou bien la subir.

Mon troisième constat, c’est que de plus en plus de monde s’interroge sérieusement sur l’efficacité économique réelle du nucléaire ; les 2 rapports parlementaires en sont une bonne illustration. Petite anecdote à ce sujet : il y a quelques jours, je suis tombé par hasard sur une interview de Jeremy Rifkin sur France Inter ; il y disait notamment que le nucléaire allait s’arrêter de lui-même, car trop cher et pas rentable. Je me suis dit : « Euh, là, Jeremy, tu pousses peut-être le bouchon un peu trop loin ? » OK, c’était un dimanche matin ; peut-être avait–il abusé la veille au soir. Je cherche un peu et tombe sur cette autre interview, où il réitère ses propos. Je classe donc Jeremy dans la catégorie des bitniks fumeurs de joints qui perdent la tête, jusqu’à la lecture du rapport de la Cour des Comptes. Ce rapport dit, p.218 : « En juin 2011 il y avait dans le monde 133 unités de production nucléaire arrêtées (dont 39 réacteurs à eau sous pression). D’après les statistiques de la World Nuclear Association (Le WNA est une association qui regroupe des producteurs d’électricité d’origine nucléaire), 14 réacteurs ont cessé de fonctionner à la suite d’un accident ou d’un incident sérieux, 22 ont été fermés à la suite de choix politiques des gouvernements concernés, et 97 ont été arrêtés pour des raisons de rentabilité économique. » Cela veut dire que 73% des réacteurs nucléaires arrêtés dans le monde l’ont été pour des raisons de rentabilité économique… Jeremy, je te dois des excuses.

Addendum du 2 Juillet 2013 : pour compléter cet article, une campagne de Greenpeace qui présente d’autres éléments chiffrés.

Addendum du 23 Novembre 2013 : Ca y est, nous connaissons le coût « officiel » de l’électricité de l’EPR ! Ce sera 109 Euros/MWh. D’après un article du Monde daté du 23/10/2013, ce serait en effet le tarif négocié par EDF avec le Royaume-Uni pour la construction de 2 réacteurs EPR et leur exploitation pendant 35 ans. Est-ce que le contrat inclut le démantèlement des réacteurs ? Nous n’en savons rien… Toujours d’après cet article, EDF ajoute : « Notre prix est concurrentiel par rapport aux autres technologies à faible émission de CO2« … Au moins, ça a le mérite d’être clair… d’autant plus que, toujours dans le même article, Dong annonce être en mesure de pouvoir réduire le coût de l’éolien off-shore à 100 Euros / MWh d’ici 2020 (c’est actuellement la technologie renouvelable la plus chère du marché, à 183 Euros / MWh). Bah oui, l’électricité d’origine nucléaire n’est pas la moins chère… On nous aurait menti ?

Allez, 2 bonus : une pub pour Areva (qui sent le vent tourner ;-)), prise dans le journal Le Monde du 17/10/2013… Non mais franchement, Areva qui achète une demi-page de pub dans Le Monde pour promouvoir l’éolien, ça ne fait pas rêver, ça ? 2ème bonus : des petites nouvelles de l’EPR de Flamanville (je ne les mets pas toutes, mais achetez le Canard Enchaîné si vous en voulez, c’est le seul organe de presse national qui parle du Nucléaire Français)…

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photo-Energie (Custom)Elle est partout autour de nous ; elle est inodore, incolore, presque toujours silencieuse, et nous rend des services extraordinaires. Sans elle, notre monde serait radicalement différent : pas d’ordinateurs, pas de téléphone, pas d’avions, de voitures, de moteur à explosion ; sans elle, la chirurgie serait reléguée au plus profond archaïsme ; la musique, le cinéma ou même la photographie changeraient complètement de visage. L’électricité a aussi permis les grandes révolutions récentes : la révolution industrielle et internet. L’électricité est magique : il suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’elle apparaisse.

Elle a toutes ces vertus, et pourtant nous la connaissons mal ; ses vertus, incontestables, masquent un certain nombre d’éléments pourtant fondamentaux.

J’ai passé 8 ans de ma vie à étudier l’électricité sous plusieurs angles : physique, électronique, électrotechnique, électromagnétisme, télécommunications. J’ai passé 8 ans à étudier tout cela, dans le détail, et pourtant je n’avais pas vraiment compris l’essentiel. La science, avec tous ses bénéfices eux aussi incontestables, a le défaut de ses qualités : se concentrer exclusivement sur les détails conduit à perdre de vue la globalité.

Je me souviens très bien du moment qui a déclenché cette prise de conscience : j’étais en train de faire bouillir de l’eau avec une bouilloire électrique, et en regardant cet objet, je me suis dit : « C’est marrant quand même : pour produire de l’électricité, on fait bouillir de l’eau pour entraîner des turbines ; la majorité de l’énergie produite pendant ce processus est perdue. Ensuite, on transforme cette électricité, avec des pertes, puis on la transporte, avec de nouveau des pertes, et on la retransforme pour être utilisable ici, dans la cuisine, toujours avec de nouvelles pertes. Enfin, la bouilloire elle-même engendre des pertes. Tout cela pour faire bouillir de l’eau. »

Quand j’ai réalisé qu’on faisait bouillir de l’eau pour créer de l’énergie (dont la majeure partie est perdue, gâchée) afin de faire bouillir de l’eau, quelque chose a commencé à me gratter dans le dos. Quel est le sens de dépenser des milliards d’Euros, de mobiliser autant de  talents, de créer de telles infrastructures, tout ceci afin de faire bouillir de l’eau… en faisant bouillir de l’eau ? Non, vraiment, quelque chose ne tournait pas rond.

Il m’a fallu prendre de la distance, reprendre à la base : d’où vient-elle, cette énergie magique ?

La production :

Tout d’abord, contrairement au bois, au charbon, au pétrole ou au vent par exemple, l’électricité n’est pas une énergie primaire ; on ne la trouve pas à l’état naturel sur Terre, à de très rares exceptions près : foudre ou dard de certaines raies par exemple. Pour produire de l’électricité, il faut donc transformer une énergie primaire en électricité. Selon le rapport du Commissariat Général au Développement Durable, en 2011 la production d’électricité en France était répartie de la manière suivante : nucléaire 78,6%, thermique classique (charbon, fuel, gaz naturel, bois, etc.) 9,8%, les 11,6% restants étant produits par l’hydraulique (9,3%), l’éolien et le photovoltaïque. Dans le cas du nucléaire ou du thermique classique, l’électricité est produite en faisant bouillir de l’eau afin de créer de la vapeur d’eau, vapeur qui va permettre d’entraîner des turbines, qui elles-mêmes vont produire de l’électricité. On peut donc dire qu’en France, plus de 88% de l’électricité produite l’est en faisant bouillir de l’eau. La question suivante est : quel est le rendement de la production d’électricité thermique d’origine nucléaire, largement majoritaire en France ? La conversion de chaleur en électricité dans une centrale nucléaire a un rendement de 33% ; certains bureaux d’étude donnent même un rendement de 31%, mais restons sur le chiffre « officiel » de 33%. Cela signifie que l’on perd 67% de l’énergie produite dans une centrale nucléaire… Cette énergie est perdue sous forme de chaleur ; elle est relâchée dans l’air via les gigantesques tours de refroidissement, mais aussi dans les cours d’eau ou la mer ; c’est la raison pour laquelle toutes les centrales nucléaires se trouvent près d’un point d’eau important : l’eau est fondamentale pour les refroidir. Ces 67%  de pertes ne tiennent pas compte de tout le cycle de production ; dans le cas du nucléaire, par exemple, il faut ajouter les pertes liées à l’extraction, au transport et à l’enrichissement de l’uranium, qui sont d’environ 14% (Manifeste Negawatt, Actes Sud, p.62).

Le transport :

Nous avons la chance en France d’avoir un réseau de transport d’électricité plutôt performant. Pour transporter l’électricité, il faut d’abord élever sa tension jusqu’à 400 000 volts à l’aide de transformateurs, afin de limiter au maximum les pertes liées au transport sur de longues distances (effet Joule – un petit cours simplifié très sympa). On transporte ensuite l’électricité via ces grandes infrastructures que sont les lignes très haute tension, puis, au fur et à mesure qu’on se rapproche du point d’utilisation, on fait repasser l’électricité dans d’autres transformateurs afin d’abaisser la tension ; d’abord en 63 000 volts, puis en 20 000 volts, et enfin en 220V ou 380V. Evidemment, le passage dans cette série de transformateurs, et dans ces centaines de kilomètres de câbles, ne se fait pas sans pertes. En France, les pertes liées au transport de l’électricité sont officiellement de 7,3% (RTE, Bilan électrique 2011, p.34), ce qui est un bon chiffre au niveau mondial. Ceci est vrai pour toute l’électricité produite de manière centralisée.

Au final, en prenant en compte toutes les pertes liées à la production et au transport de l’électricité, dans le cas de l’électricité nucléaire (majoritaire en France), le rendement est de 26% (1) ; c’est-à-dire que 74% de l’énergie produite est perdue.

Pour chaque KWh d’électricité disponible chez soi, près de 3KWh d’énergie ont été perdus, gâchés.

Ceci ne tient pas compte du rendement de l’appareil électrique, dont les pertes vont s’ajouter au résultat ci-dessus.

rendement Nucléaire (Custom)

Et ma bouilloire ?

Difficile d’obtenir des informations précises, sérieuses, sur le rendement d’un appareil aussi simple qu’une bouilloire électrique : cette information est simplement indisponible (!). Je choisis une étude faite en Travaux Pratiques d’une classe de 1ère S dans un Lycée à Montpellier ; le résultat donne un rendement maximal de 79,5% (le rendement minimal étant de 63,7%). Le rendement final est donc de 21%, dans le meilleur des cas.

Quand je fais bouillir de l’eau avec ma bouilloire électrique, 79% de l’énergie est perdue, gâchée.

La question suivante est bien évidemment : existe t’il un moyen plus efficace de faire chauffer de l’eau ?

Pourquoi ne pas essayer le gaz ? Pour le gaz naturel, les pertes liées à l’extraction, au raffinage, au transport et à la distribution du gaz sont de l’ordre de 15% (Manifeste Negawatt, Actes Sud, p.61). Le rendement d’une cuisinière à gaz est lui aussi très difficile à trouver; je suis tombé sur un bouquin de Thermodynamique qui, page 68, donne un rendement pour la cuisson au gaz de 38%, inférieur au chiffre de 50% que l’on trouve communément, mais qui a l’avantage d’être issu d’un ouvrage spécialisé ; peut-être que la différence de rendement est liée à l’absence de couvercle (?). Du coup, le rendement final minimal pour faire bouillir de l’eau au gaz naturel est de 0,85*0,38=32%, soit 1,5 fois mieux qu’avec une bouilloire électrique.

 

Quand je fais bouillir de l’eau avec une cuisinière à gaz, je consomme au minimum 1,5 fois moins d’énergie primaire qu’avec l’énergie électrique.

Et alors ?

Et alors, cela change pas mal de chose dans l’approche que l’on peut avoir de l’énergie électrique.

Premièrement, si l’énergie électrique est indispensable, elle ne représente pas forcément la meilleure approche pour toutes les utilisations. Certaines applications sont fondamentalement liées aux propriétés de l’électricité et ne peuvent trouver d’énergie de substitution : ordinateurs, matériels médicaux, etc. Il s’agit des usages spécifiques de l’électricité. Une étude approfondie sur ce sujet a été effectuée par Enertech. Par contre, pour un certain nombre d’autres usages, il apparaît que l’électricité est la pire des approches, au minimum d’un point de vue rendement énergétique : la cuisson ou le chauffage par exemple. Il semblerait que partout où l’électricité sert à chauffer, le bilan soit très médiocre. Cela mériterait d’ailleurs d’être approfondi… Dans un prochain article ?

Deuxièmement, la question du mode de production de l’énergie électrique est fondamentale. Dans le cas de l’énergie électrique issue du nucléaire, par exemple, 74% de l’énergie produite est perdue avant d’arriver à la prise de courant de notre maison ; la grande majorité de cette énergie perdue réchauffe notre atmosphère, nos cours d’eau et les océans qui tous n’ont aucun besoin de cette chaleur supplémentaire. Mais allons plus loin : cela veut aussi dire que 74% de l’uranium extrait l’est inutilement ; 74% des déchets nucléaires sont aussi produits inutilement, sans aucune valeur ajoutée pour l’être humain ou la planète, bien au contraire. Une autre manière de voir les choses est de constater que dans notre facture d’électricité issue du nucléaire, 74% du montant est inutile pour l’humain et destructeur pour notre planète. Je choisis l’exemple du nucléaire car il est majoritaire en France ; mais le problème fondamental est exactement le même, aux chiffres près, avec de l’électricité issue de la production thermique. Comparons à de l’énergie électrique issue de l’éolien par exemple : quel que soit le rendement, l’énergie perdue lors de la production est… gratuite, sans déchets et sans impact pour la planète, à l’exception de l’énergie perdue lors du transport (7,3%) qui elle aussi sert à chauffer les oiseaux. Il en est de même pour la production photovoltaïque ou marémotrice.

Troisièmement, et c’est une conséquence du point précédent, la question du rendement de la production d’énergie est un débat secondaire, voire biaisé. Argumenter que le rendement de la production photovoltaïque n’est que de 12% et est donc ridiculement faible, ne tient aucun compte d’un facteur pourtant fondamental : les 88% d’énergie perdue, ou plutôt non convertie, sont disponibles gratuitement quoiqu’il arrive sur notre planète, ne génèrent pas de déchets et n’engendrent pas de pollution thermique. C’est très différent des ressources fossiles (uranium, gaz, charbon, pétrole) dont la partie gâchée est non seulement extraite inutilement du sol, mais en plus génère de la pollution thermique ainsi que des déchets d’ordre divers, qu’ils soient radioactifs ou sous forme de gaz (CO² ou autres) plus ou moins toxiques rejetés dans l’atmosphère. Le problème est d’ailleurs le même pour certaines énergies dites « renouvelables », comme le bois ou de manière plus générale la biomasse : leur utilisation pour fabriquer de l’énergie électrique génère aussi une extraction inutile de matières premières, de chaleur pour l’environnement et de pollution liée à la combustion. Evidemment, l’éolien ou le solaire photovoltaïque génèrent d’autres types de pollutions (visuelles par exemple) ; mais ces pollutions ne sont pas proportionnelles à la production, à la quantité d’énergie produite.

Enfin, l’énergie électrique, indispensable à notre vie moderne, est loin d’être propre et « magique » comme on peut l’imaginer. C’est une énergie luxueuse, dans la mesure où elle nous rend des services quasiment indispensables, mais aussi parce qu’elle coûte beaucoup à produire, pour notre planète. Evidemment, et nous revenons toujours à la même conclusion, la première priorité, qui est d’ailleurs partagée unanimement, est d’économiser cette énergie si luxueuse, si utile.

Conclusion

Je constate qu’il y a peu d’information synthétique, simple, vulgarisée pour aider à faire des choix qui ont du sens dans le domaine de l’énergie : l’information existe de manière fragmentée, partielle, et prend rarement en compte la globalité de la chaîne, qui est pourtant ce qui nous intéresse : savoir qu’un convecteur électrique a un rendement de 100% prend un tout autre sens quand on sait que 74% de l’énergie primaire est gâchée avant d’arriver sous forme électrique à la prise de courant, en France. A la fin de la journée, nous subissons toutes les conséquences de ces choix, qu’elles soient économiques ou environnementales.

Beaucoup de questions restent ouvertes : Quelle est l’efficacité de chaque moyen de production électrique, globalement ? Quel est l’impact du chauffage électrique ? Quel est le coût réel de l’électricité ? Comment optimiser l’utilisation de l’électricité dans la maison ? Quelles solutions mettre en place pour substituer l’énergie électrique là où elle n’est pas indispensable ? La liste est très longue… Ah, si je n’étais pas en train de construire une maison… 😉


(1) Pour 100 unités d’énergie primaire (Uranium), il en reste 86 après traitement de l’uranium, puis 28 à la sortie de la centrale (67% de pertes), et enfin 26 disponibles chez l’utilisateur (7,3% de pertes dans le transport) : 0,86*0,33*0,927=0,26

Pour aller plus loin : 

Addendum du 9/01/2013 : 

Après un commentaire de JPB (merci !), je me rends compte que cet article mérite (au moins) une précision, afin d’éviter un malentendu. Je pense que l’électricité peut être une bonne source d’énergie pour le chauffage (ou faire chauffer de l’eau) si elle-même est produite de manière propre : par exemple, faire chauffer un ballon d’eau chaude avec des panneaux photovoltaïques ou de l’éolien a du sens pour moi ; par contre le faire avec de l’électricité produite par une centrale thermique  n’a pas de sens : autant utiliser directement l’énergie primaire pour faire chauffer directement chez soi : cela évite les pertes liées à la transformation thermodynamique et au transport de l’électricité.

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Sur le fond…


Voici une nouvelle famille d’articles sur ce blog : je voulais écrire sur plusieurs sujets qui ont guidé certains de mes choix pour la maison, mais qui ne sont pas directement en lien avec la construction elle-même… Peut-être que ces articles pourront apporter quelques éléments de réponse sur le « pourquoi »… Ils se rapprochent des fondements de ce qui a permis la naissance cette folle aventure.

A travers ces articles, je cherche simplement à partager une partie de mon chemin, certaines prises de conscience. Avant d’écrire j’ai refait quelques recherches afin d’étoffer le contenu ; j’ai souvent fait des découvertes ! J’imagine très bien que ces « découvertes » feront sourire beaucoup d’Anciens, des gens de la terre ou d’écolos de la première heure, et je l’accepte : je ne suis qu’un jeune « Padawan » (apprenti en sanskrit) qui ne demande qu’à apprendre et comprendre ;-). J’imagine aussi que d’autres personnes vont trouver des arguments, des faits qui vont contre ce que j’écris, et c’est très bien aussi ! N’hésitez pas à me les faire parvenir via la réponse en ligne… De manière générale, j’essaie de regarder le plus systématiquement possible les 2 faces de la pièce : la sombre et la lumineuse, le pour et le contre ; lorsque les informations disponibles sont massivement « contre », j’essaie de creuser le côté « pour », et vice-versa. Par contre, dans ces articles, je n’ai pas la prétention de présenter les 2 côtés de la pièce pour chaque sujet ou sous-sujet : la priorité est pour l’instant la construction, pas l’écriture, même si j’adore ça et que j’y passe déjà pas mal de temps. Même si j’apporte un soin particulier à la sélection des sources d’information, en remontant à chaque fois que possible à l’origine de l’information, il y aura forcément des inexactitudes, des raccourcis, voire carrément des grosses boulettes. Merci de me les signaler ! Ces articles sont amenés à évoluer quoiqu’il arrive…

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Le premier article de fond concerne l’eau. J’ai beaucoup appris ces derniers temps sur l’eau, et je voulais partager une partie de mon chemin dans ce domaine… Bonne lecture !

L’eau… vitale.

L’eau… J’ai très longtemps oublié que l’eau était le second élément vital (après l’air) pour notre vie, malgré les cours de science naturelle du collège. Un être humain ne survivra environ que 3 jours s’il est totalement privé d’eau. Après cette grande évidence qui peut faire sourire, un constat personnel : durant toutes ces années, j’avais complètement occulté cet aspect des choses ; depuis ma naissance, je suis habitué à obtenir de l’eau en tournant un robinet. L’eau était pour moi, habitant d’un pays « riche », quelque chose d’évident, de simple, d’omniprésent ; à la rigueur, ce n’était même pas la peine d’en discuter, puisque c’était là ! J’avais complètement oublié, enterré profondément le fait que, si pour une raison X ou Y je devais ne plus avoir accès à l’eau potable, je mourrai au bout de quelques jours. Cette prise de conscience de l’importance vitale de l’eau pour la vie s’est faite petit à petit, de plus en plus profondément. La plupart des électrochocs se sont produits à l’étranger : au Vietnam lors d’un trek pendant lequel nous avons manqué d’eau (j’ai fait connaissance avec la « vraie » soif) ; au Laos en observant la construction et la vie des villages des minorités des montagnes, qui vivent en autarcie ; et enfin en Israël, où le sujet de l’eau est une préoccupation nationale partagée par (presque) tous.

Une autre porte ouverte enfoncée : l’eau étant vitale pour nous (et pour bien d’autres espèces vivantes), et notre corps étant composé majoritairement d’eau, il est évident que si nous buvons de la bonne eau, nous avons plus de chances d’aller bien que si nous buvons de l’eau de mauvaise qualité. OK, je n’invente pas vraiment l’eau chaude en disant ça. Tout ça est très abstrait, très théorique. Du coup, je décide de creuser un peu, et je tombe rapidement sur des chiffres officiels (OMS) qui parlent d’eux-même : l’eau insalubre est une des premières causes (voire la première selon les sources) de mortalité dans le monde, avec 3,6 millions de décès. D’après l’OMS, la diarrhée tue plus que le paludisme, la tuberculose ou le Sida… 884 millions d’humains n’ont pas accès à l’eau potable (1 humain sur 8), et 3 milliards n’ont pas l’eau courante (un peu moins de 1 sur 2). Boudiou.

Le seul point d’eau du village, dans le Nord du Laos

L’eau… locale :

J’ai découvert récemment que mes grands-parent n’avaient eu l’eau courante qu’en 1962 ; que les parents d’amis d’enfance, habitant à 4km d’ici, n’ont eu l’eau courante qu’en 1972, 1 an après la naissance du premier… Tous allaient au puits ou à la mare en attendant la magie du robinet… Non, non, ce n’est pas le moyen-âge, juste une réalité il y a 1 voire 2 générations en arrière ; autant dire hier.

Le 15 Juillet dernier, marché Bio à Saints en Puisaye, avec des conférences sur le thème de l’eau (voir l’affiche). J’y vais, et j’assiste à 2 excellentes conférences avec quelques pontes (dont Anne Le Straat, adjointe à la mairie de Paris, présidente d’Eau De Paris). Je réalise pendant ces conférences (encore des portes ouvertes, désolé) que tout ce qu’on rejette dans le sol se retrouve plus ou moins rapidement dans l’eau qu’on boit… Incroyable, non ? Je ne m’étais jamais vraiment posé la question d’où venait l’eau qu’on boit, avant de visiter une station de captage. Malgré quelques restes du collège sur le cycle de l’eau, je n’avais jamais vraiment compris que quoi que nous rejetions ou épandions dans la nature (directement sur le sol, ou via les évacuations de douche, des toilettes, de machines à laver ou de lavabos), ça se retrouve tôt ou tard dans l’eau que l’on boit, et à fortiori dans la chaîne alimentaire. C’est finalement assez évident pour les produits qui sont directement répandus sur le sol (insecticides, pesticides, désherbants, engrais, etc.) mais ça l’était un peu moins pour moi pour d’autres produits, notamment à travers les urines – je croyais que les stations d’épuration étaient des usines magiques qui faisaient du 100% propre à partir du pollué – j’y reviendrai. Selon la nature géologique du sol, les produits se retrouvent immédiatement dans l’eau (comme chez nous en Puisaye) ou bien se diffusent petit à petit pendant des années. L’histoire de la station de captage des Gondards à Saints-en-Puisaye m’a beaucoup éclairé… Pour faire rapide, cette station de captage avait été fermée pour cause de pollution (nitrates et pesticides), puis la décision de la ré-ouvrir a été prise après la sécheresse de 2003 où nous nous sommes rendus compte que nous manquions d’eau ; nous n’avions simplement pas d’autre choix. 1,2 Millions d’Euros ont été investis pour la station ; pour traiter les nitrates, il fallait ajouter 500 000 Euros de plus, avec un budget de fonctionnement annuel supplémentaire de 80 000 Euros. Je réalise que en gros, les nitrates nous coûtaient environ 250 Euros d’investissement par personne plus 40 Euros par an par personne (pour un foyer de 4 personnes, cela faisait 1000 Euros + 160 Euros par an). Ah-ah ! La dépollution a un coût, et nous devons tous le supporter ? Idem, je n’avais pas vraiment pris conscience de ça. A la fin de la journée, chaque individu doit payer sa part pour dépolluer, que ce soit via les impôts & taxes, ou via le prix de l’eau et des services de distribution, mais j’y reviendrai. Pour traiter le problème des nitrates, une autre décision a été prise pour cette station : sortir du cercle vicieux pollution-dépollution en sensibilisant et en encourageant les agriculteurs à faire autrement… Plutôt que de dépenser dans la dépollution, autant dépenser pour encourager les agriculteurs à ne pas polluer. Je parle ici des agriculteurs car ils sont majoritaires sur le bassin de captage de ladite station, et que l’agriculture dans son ensemble est responsable d’une grande partie des pollutions de l’eau (cf. rapport du Conseil d’Etat) ; mais le problème, bien évidemment, dépasse largement cette profession qui est d’ailleurs la première victime de ce système (un film à voir, mais on s’éloigne du sujet) : à chaque fois qu’un particulier utilise un désherbant, un engrais ou rejette des polluants (white spirit, etc.), c’est exactement la même conséquence, multipliée par le nombre de particuliers. C’est aussi exactement la même chose pour les collectivités (communes qui utilisent des désherbants par exemple) ou les entreprises qui utilisent et rejettent des produits polluants. En fait, nous sommes tous, individuellement et collectivement, directement acteurs dans ce cycle de l’eau.

Pour conclure ce chapitre, je vous encourage fortement à lire 2 numéros de la revue « Repères »  dédiés à l’eau  (ici et ici) éditée par Alterre Bourgogne ; je les ai trouvés très instructifs !

L’eau… nationale.

En France, le marché de l’eau est assez atypique par rapport à l’Europe : il est très majoritairement privé (seule l’Angleterre fait mieux). En gros, 72% du marché de l’eau est partagé entre 3 acteurs : Véolia (39%), Suez (19%) et SAUR (11%) – cf. rapport du Ministère de l’Equipement, 2008), dans la plus grande opacité… Soupçons d’entente illicite (article du Point, du Canard), opacité totale des tarifs (cf. la grande enquête menée par 60 millions de consommateurs). Petit à petit, nous avons confié notre eau, bien commun vital, à des géants privés dont l’objectif principal est de faire des profits ; chose qu’ils font très bien d’ailleurs (VeoliaSuezSaur), et on ne peut pas leur en vouloir. Nous avons choisi, collectivement à travers nos Maires et nos conseils municipaux, de confier la gestion de notre eau, notre bien commun universel, à ces entreprises. Était-ce une bonne décision ? En fait, je me rends compte que je n’ai jamais pris cette décision ; je n’avais jamais pris le temps de me pencher sur cette question (pourtant vitale), et du coup je laissais couler. Depuis 2010, Paris a repris le contrôle de son eau, en recréant une régie municipale. D’autres villes ont fait de même ; partout en France, rien que le fait d’évoquer un retour à la gestion municipale de l’eau fait baisser les tarifs de manière drastique (je vous laisse lire un article récent du Canard Enchaîné à ce sujet…). D’après ces élus, ne s’agit pas seulement de faire baisser les tarifs, mais aussi de faire les investissements nécessaires (plutôt que de distribuer des dividendes à des actionnaires), de retrouver de la transparence dans la gestion de l’eau ; en un mot de reprendre le contrôle de notre bien commun. Je ne m’étais jamais vraiment posé de questions à ce sujet, mais en creusant un peu, j’ai appris pas mal de choses. Par exemple, dans un contrat de délégation de service public (DSP) dans lequel une commune confie l’exploitation de l’eau à une entreprise privée, la commune reste propriétaire du réseau (heureusement), et paye donc tous les investissements nécessaires à l’entretien ou l’amélioration du réseau.  Pour le dire autrement, les contribuables payent pour le réseau quoiqu’il arrive. Quel serait l’intérêt des délégataires (structures en charge de l’exploitation) d’entretenir le réseau de manière pro-active, sur le moyen ou long terme, alors que quoiqu’il arrive, les réparations nécessaires seront à la charge du contribuable ? Evidemment tout cela est habilement noyé dans les épais dossiers de délégation (vous pouvez aller consulter le vôtre en Mairie, c’est très intéressant), mais fondamentalement, je ne vois pas comment ça peut fonctionner correctement. Vous pouvez écouter les 3 émissions de France Inter au sujet de l’eau ; c’est évidemment hyper engagé (et donc à prendre avec des pincettes) mais ça permet de voir l’autre face de la pièce, celle dont on n’entend que rarement parler.

Pendant cette conférence, je me rends compte aussi que l’eau est un bien commun universel. Je n’avais pas vraiment compris cette notion ; en fait, l’eau est nécessaire pour chaque individu pour boire et pour d’autres usages (arroser le jardin, laver sa voiture, etc.) ; mais l’eau est aussi nécessaire pour l’agriculture (et sans agriculture nous ne vivons pas non plus) ainsi que pour les entreprises dont certaines sont de grosses consommatrices d’eau. Les arbitrages sont loin d’être évidents, et quand la ressource se met à manquer (comme en 2003), chacun veut sa part pour fonctionner… Et chacun a légitiment le droit à sa part de notre bien commun ! Nous limitons déjà les usages en période de sécheresse ; mais ce problème de partage de l’eau soulève un grand nombre de questions à tiroirs… Du côté des particuliers, peut-on optimiser l’usage de l’eau potable ? Par exemple, y a t’il d’autres alternatives que d’utiliser de l’eau potable dans les WC (32% de la consommation d’eau potables des particuliers, selon le bouquin de Bertrand Gonthiez) ? Est-ce que la qualité d’eau « potable » est vraiment nécessaire pour se laver (30% de l’eau consommée) ? Sans parler évidemment des petits gestes déjà bien documentés (douche rapide plutôt que bain, etc.). Mais on peut aller beaucoup plus loin ; je vous laisser méditer sur les éléments suivants (citation de Daniel Zimmer, directeur du Conseil mondial de l’eau de 2001 à 2008) : « Consommer un kilogramme de blé, c’est aussi, dans les faits, consommer le millier de litres d’eau qu’il a fallu pour faire pousser cette céréale. Manger un kilogramme de bœuf, c’est aussi consommer les 13 000 litres d’eau qui ont été nécessaires pour produire cette quantité de viande. Ce volume correspond à ce que nous appelons l’eau cachée, ou virtuelle. C’est parce qu’ils ne sont pas conscients de ce phénomène que tant d’êtres humains emploient cette ressource en aussi grande quantité. (…) »

Evidemment, on peut aussi se poser la question de l’irrigation en agriculture, de l’utilisation de l’eau dans les procédés industriels ; je vous laisse creuser par exemple le sujet de l’impact sur l’eau de l’exploitation des gaz de schiste, avec le film Gasland, dont une version courte libre est disponible ici (la version complète existe en DVD) ou bien en consultant le document de synthèse de l’association Toxicologie-Chimie. Mais au final… Les agriculteurs et les entreprises ne produisent que ce qu’on leur achète ;-).

L’eau… potable ?

Il y a quelques semaines, je découvre un article sur la qualité de l’eau dans le magazine « Que Choisir » n°501 de mars 2012 (par expérience une salle d’attente d’ostéo est plus à jour qu’une salle d’attente de dentiste dans laquelle de toutes façons je ne lis pas vraiment car le bruit de la roulette et l’odeur me rappellent que je vais morfler ;-))… Là, je suis étonné de voir mon département, l’Yonne, en 2ème place d’un classement… L’Yonne a été, en 2010, le deuxième département de France le plus touché par une distribution d’eau potable non conforme. En 2010, 15% de la population du département a reçu de l’eau polluée, en majorité par des pesticides selon cette étude ; il faut sans doute se procurer le numéro du magazine pour avoir l’article complet, mais je crois que l’étude dispo en ligne est indispensable à lire. Je tombe de ma chaise (heureusement j’étais chez l’ostéo) et je me repasse le film : d’après cet article, 1 personne sur 7 dans l’Yonne a reçu de l’eau polluée par des pesticides à des taux qui rendent l’eau non potable par les normes en vigueur en 2010. Est-ce que la distribution de l’eau a été suspendue ? Est-ce que ces personnes ont été prévenues ? Ont-elles eu accès à l’information sur les dangers liés à la présence de ces poisons (un pesticide par définition a pour but de tuer des êtres vivants ; il suffit de lire l’étiquette sur les bidons pour être convaincu que c’est pas cool du tout à l’apéro) dans l’eau qu’ils buvaient (et payaient accessoirement) ?

Je viens de parler de normes d’eau potable, et je ne peux m’empêcher de faire un court aparté sur ces normes… Il se trouve que les normes sanitaires concernant les pollutions (nitrates, pesticides, etc.) évoluent avec le temps ; dernièrement, 2 petits exemples : les pesticides dans l’eau potable en Décembre 2010 (décret original disponible ici ; c’est hyper intéressant) et les nitrates dans certains produits alimentaires. En gros, quand les analyses ne sont plus bonnes de manière massive, on change les normes… Nous avons même droit à un procès de la part de la Communauté Européenne pour notre gestion de la pollution aux nitrates … Avec certainement des amendes à la clé, amendes que nous payons tous via les taxes et impôts.

Je découvre aussi pendant la conférence de Saints que les médicaments, par exemple, que nous rejetons par l’intermédiaire de nos urines, se retrouvent dans l’eau que nous buvons… Perturbateurs endocriniens, antibiotiques : on retrouve tout ça dans notre eau et ça n’est à priori pas sans conséquences ; les premiers cas de changement de sexe des poissons ont été repérés aux US en 2006 et depuis en France (cf. Global Mag de Décembre 2011 sur Arte). Le vrai problème est que toutes ces substances ne sont pas testées pour établir la potabilité de l’eau… Et pour cause : nos stations d’épuration ne peuvent pas traiter ces éléments… Boudiou (bis) ! Anne Le Straat m’éclaire un peu plus en expliquant que dans le processus de tests de potabilité de l’eau, « on ne trouve que ce que l’on cherche ». En effet, lorsqu’on fait une analyse d’eau, on va rechercher des composants, des molécules, des bactéries, mesurer la radioactivité, etc. selon une liste bien précise. Les composants ou caractéristiques qui ne sont pas dans cette liste ne seront donc pas testés, donc pas identifiés : et c’est bien normal, on ne peut pas tout tester ! Ce fait assez simple soulève une question : comment nous assurer que nous ne passons pas à côté d’un polluant majeur, simplement parce qu’il n’est pas testé ? Le problème se pose avec les nouvelles molécules de produits phytosanitaires (pesticides et autres désherbants), mais aussi évidemment avec les rejets des eaux usées, médicamenteux ou autres… Comment alors éviter une lente et profonde pollution avec une molécule non testée, qu’on ne découvrirait que quelques années plus tard ?

Pour donner une illustration des défis auxquels nous devons faire face, voici le cas de l’atrazine. Cette molécule, utilisée dans de nombreux herbicides, a été homologuée en France en 1959. Depuis 1990, les effets de cette molécule sur le milieux aquatiques, et les conséquences sur les humains sont connus et documentés (joli reportage de 1997 pour le fun) ; il faudra attendre 2001 pour une interdiction totale, qui ne sera effective que fin 2003. A ce jour, alors que cette molécule est interdite en France depuis presque 10 ans, elle fait partie des molécules testées dans les analyses d’eau, et pour cause : non seulement elle est toujours présente, en dépassant parfois les taux limite, mais c’est la molécule d’herbicide qu’on retrouve le plus en quantité

Alors comment gérer ces pollutions ? On investit. On investit même des sommes colossales pour tenter de se débarrasser des molécules polluantes que l’on a trouvées (et donc cherchées) en trop grande quantité. Voici un extrait du rapport du Ministère de l’Ecologie de Septembre 2011, sur la pollution agricole :

« – Les dépenses additionnelles des ménages générées par ces pollutions pour les ménages sont évaluées dans une fourchette comprise entre 1 000 et 1 500 millions d’euros, dont 640 à 1140 millions d’euros répercutés sur la facture d’eau, représentant entre 7 et 12% de cette facture en moyenne nationale.

– Pour les ménages des localités les plus polluées, ces dépenses supplémentaires pourraient atteindre 494 euros par ménage ou 215 euros par personne, soit un surcoût de près de 140% de la facture d’eau moyenne 2006. »

Il ne s’agit ici que de la part de pollution agricole, sans tenir compte du reste (particuliers, collectivités, entreprises). Hé bé, moi qui croyais que les impôts servaient à construire des écoles et des hôpitaux ;-)…

Dernière grande question peut-être… Peut-on complètement dépolluer l’eau potable ? On ne peut dépolluer évidemment que ce que l’on a trouvé (et donc cherché, vous l’aurez bien compris), selon des procédés plutôt bien documentés, parfois difficiles à mettre en oeuvre et souvent très coûteux. Pour certaines pollutions (médicamenteuses par exemple), nous n’en sommes qu’aux balbutiements… Mais une autre grande question qui apparaît derrière tout ça est : on connaît plutôt bien les effets d’un polluant isolé sur la santé et l’environnement, mais on ne connaît pas encore vraiment les effets du mélange de plusieurs polluants (effet cocktail)… Une eau peut être déclarée potable car chaque substance individuellement mesurée est en-dessous du seuil critique, mais dangereuse car justement il y a ce mélange de petites doses qui donne(rait) un cocktail potentiellement dangereux.  Les autorités commencent tout juste à s’y intéresser (Commission Européenne par exemple), même si des alertes ont été lancées depuis bien longtemps via des documentaires (cf. par exemple le film de Marie-Monique Robin, « Notre poison quotidien ») ou des études scientifiques. Je vais juste en citer une : c’est un rapport scientifique de la Commission Européenne édité le 22 Décembre 2009 (désolé, je ne l’ai trouvé qu’en Anglais).  C’est un rapport de 400 pages plutôt ardu ; mais la conclusion est intéressante : (désolé, la traduction peut être inexacte : vous trouverez l’original p.17 du rapport)

« La recherche scientifique a démontré de manière répétée que les effets des mélanges sont considérablement plus prononcés que les effets de chaque composant individuel, et que ce sont les mélanges, et non pas les composants individuels, que nous retrouvons dans la pollution environnementale. Ceci souligne clairement le besoin de régulations spéciales dédiées au problème des mélanges dans l’environnement. Dans ce but, des procédures d’évaluation des mélanges chimiques, qui ne sont pas disponibles aujourd’hui, seraient extrêmement utiles pour toute l’Union Européenne. »

Nous avons du boulot pour les prochaines décennies ;-).

Conclusion

Et ben si vous arrivez là, c’est que vous êtes bien courageux d’avoir pris le temps de lire tout ce texte… Bravo !

Bon, c’est bien beau toutes ces infos, mais je fais quoi avec tout ça ?

J’ai ouvert un peu les yeux, et je dois dire que ça picote… Petit à petit, je suis passé par les stades de l’incrédulité, de la colère, du découragement, et maintenant je crois que je suis plus apaisé, même si le chemin n’a pas été confortable et que ça picote encore un peu de temps en temps ;-).

Ma conclusion à moi, c’est que je participe à tout ça quoiqu’il en soit, que je le veuille ou non. Je peux donc continuer de faire comme avant (l’autruche), ou bien décider de changer ma participation à tout ça. J’ai décidé de faire ma part du Colibri, pour au moins vivre en accord avec mes valeurs, sans vraiment espérer changer quoique ce soit. Un tout petit exemple est : je choisis à qui je donne mon argent : petit agriculteur Bio local plutôt qu’une grande surface, par exemple ; ceci pour une multitude de raisons, et une d’entre elle est qu’ainsi, je ne sponsorise pas la pollution de notre eau. Je pourrais décliner mille autres actions que j’ai entrepris dans le domaine de l’eau pour me mettre en conformité avec mes valeurs, mais je crois qu’au final j’essaie seulement de faire de mon mieux… Je suis convaincu que chacun a de bonnes idées sur ce qu’il/elle veut faire et pourquoi, alors allons-y, simplement, chacun. Partageons les bonnes idées, échangeons, enrichissons nous collectivement ! Il y a une multitude de sites, de réseaux très riches et très avancés dans leurs pratiques…

La vraie valeur ajoutée de cette quête, qui peut paraître au premier abord déprimante, a été pour moi de réaliser que nous avons tout à faire, tout à construire, beaucoup à réinventer… C’est un espoir et une motivation qui me donnent des ailes !

Surtout, surtout : ne croyez rien à tout ce que j’ai pu écrire… Creusez, vérifiez, cherchez ! Faites vous votre propre opinion ; elle sera différente de la mienne, et tant mieux ! La diversité fait la richesse… Un orchestre dont tous les musiciens joueraient tous la même partition avec le même instrument serait plutôt triste… 😉

Quelques liens, pour aller plus loin : 

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